Villon

 

 

 

 

François Villon (1431- après 1463) pastiché par Arthur Rimbaud, Charles d’Orléans à Louis XI (1870)

 

 Ce pastiche est un travail scolaire donné en 1870 par le maître Izambard de Rimbaud, qui n’a alors pas encore seize ans. Ce texte est presque un centon, avec de nombreuses citations du "Grand Testament", du "Lais", de la "Ballade", etc.

 

 Sire, le temps a laissé son manteau de pluie ; les fourriers d’été sont venus : donnons l’huys au visage à Mérencolie ! Vivent les lays et ballades ! moralités et joyeulsetés ! Que les clercs de la Basoche nous montent les folles soties : allons ouyr la moralité du Bien-Advisé et du Mal-Advisé, et la conversion du clerc Théophilus, et come alèrent à Rome Saint Pière et Saint Pol, et comment furent martirez ! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderyes ! N’est-ce pas, Sire, qu’il fait bon dire sous les arbres, quand les cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil cler luit, les doux rondeaux, les ballades haut et cler chantées? J’ai ung arbre de la plante d’amours, ou Une fois me dites ouy, ma dame, ou Riche amoureux a toujours l’advantage… Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l’être comme moi : Maistre François Villon, le bon folastre, le gentil raillart qui rima tout cela, engrillonné, nourri d’une miche et d’eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet ! Pendu serez ! lui a-t-on dit devant notaire : et le pauvre folet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons : et les gratieux gallans dont vous aimez tant les rimes, s’attendent danser à Montfaulcon, plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre, dans la bruine et le soleil !

Oh ! Sire, ce n’est pas pour folle plaisance qu’est là Villon ! Pauvres housseurs ont assez de peine ! Clergeons attendant leur nomination de l’Université, musards, montreurs de synges, joueurs de rebec qui payent leur escot en chansons chevaucheurs d’escuryes, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d’étain mieux qu’en casques de guerre ; tous ces pauvres enfants secs et noirs comme escouvillons, qui ne voient de pain qu’aux fenêtres, que l’hiver emmitoufle d’onglée, ont choisi maistre François pour mère nourricière ! Or nécessité fait gens méprendre, et faim saillir le loup du bois : peut-être l’Escollier, ung jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers, pour les fricasser à l’Abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel ? Peut-être a-t-il pipé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme de Pin un broc d’eau claire pour un broc de vin de Baigneux ? Peut-être, un soir de grande galle au Plat--d’Étain, a-t-il rossé le guet à son arrivée ; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaulcon, dans un souper conquis par noise, avec une dixaine de ribaudes ? Ce sont les méfaits de maistre François ! Parce qu’il nous montre ung gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce qu’il dit que le chappelain n’a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu’il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler contemplation sous les courtines, l’escollier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme esmerillon, tremble sous les griffes des grands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies ! Lui et ses compagnons, pauvres piteux ! accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt : le vent leur fera chaudeaux dans le doux feuillage sonore : et vous, Sire, et tous ceux qui aiment le poète ne pourront rire qu’en pleurs en lisant ses joyeuses ballades : ils songeront qu’ils ont laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourront chasser Mérencolie !

Pipeur, larron, maistre François est pourtant le meilleur fils du monde : il rit des grasses souppes jacobines : mais il honore ce qu’a honoré l’église de Dieu, et madame la vierge, et la très sainte trinité ! Il honore la Cour de Parlement, mère des bons, et soeur des benoitz anges ; aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu’aux taverniers qui brouillent le vin. Et dea ! Il sait bien qu’il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle ! L’hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant petit feu de chene-vottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu’il aurait maison et couche molle, s’il eût estudie !… Souvent, noir et flou comme chevaucheur d’escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises : « – O, ces mor-ceaulx savoureux et frians ! ces tartes, ces flans, ces grasses gelines dorées ! – Je suis plus affamé que Tantalus ! – Du rost ! du rost ! – Oh ! cela sent plus doux qu’ambre et civettes ! – Du vin de Beaulne dans de grandes aiguières d’argent ! – Haro ! la gorge m’ard !… O, si j’eusse estudié !… – Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feautre en dents de scie ! – Si je rencontrais un piteux Alexander, pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus le doux ménétrier ! Si je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir !… » Mais, voilà : souper de rondeaux, d’effets de lune sur les vieux toits, d’effets de lanternes sur le sol, c’est très maigre, très maigre ; puis passent, en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes mignardes pour attirer les passants ; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heur-tant les pots d’étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes, et du chant aspre des rebecs mendiants ; le regret des vieilles ruelles noires où saillent follement, pour s’embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes ; où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables… Et l’oiseau rentre au vieux nid : Tout aux tavernes et aux filles !…

Oh ! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie ! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux ! Pendus seront, pour une franche repeue ! Villon est aux mains de la Cour de Parlement : le corbel n’écoutera pas le petit oiseau ! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs : ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d’ici-bas : laissez-les vivre leur vie étrange ; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter : ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des runes plein l’âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire ou pleurer : Laissez-les vivre : Dieu bénit tous les miséricords, et le monde bénit les poètes.

 

François Villon (1431- après 1463) pastiché par Henri Bellaunay, Nouvelle anthologie imaginaire de la Poésie française (1996)

 

BALLADE DES POÈTES DU TEMPS JADIS

 

Dites-moi où, n'en quelle terre

Est Orpheüs qui premier vint.

Charmer savait cruelles ères

Avec son rebec souverain.

Et Amphion jupitérin

Faisant marcher rochers pesants

Tout ainsi que magicien ?

Où sont les poètes d'antan ?

 

Où est Arion que jetèrent

Dedans la mer félons marins ?

Jà était son heure dernière,

N'eût été un gentil dauphin.

Où Homerus, trop plus qu'humain,

Les labeurs d'Ulixès chantant ?

 

Et Nason ? Et Maron divin ?

Où sont les poètes d'antan ?

Où est le pauvre Baudelaire,

Entre Enfer et Ciel incertain ?

Queneau, Toulet, Apollinaire

Pour sirènes faisant refrains ?

Aragon le musicien ?

Toujours parlant à Océan,

Hugo est-il parti ? Oui bien.

Où sont les poètes d'antan ?

 

Princes de neuve Poësie,

Vous vous croyez sur tous régnant.

Veillez seulement qu'on ne die :

Où sont les poètes d'antan ?

 

Copyright © Éditions de Fallois

 

Copyright (c) 2003 Stéphane Tufféry. Tous droits réservés.